Lire à tout prix ?
Par Alexandre P. le mercredi 18 avril 2007, 23:39 - Projets - Lien permanent
Je viens de lire le billet “Lire à tout prix?” écrit par le Prof Maudit. Évidemment, ce sujet qu’est la transmission du goût ou du besoin de lire aux enfants m’interpelle. “C’est sûr, puisque tu veux devenir prof !” Oui, en tant que futur enseignant, la capacité d’un jeune à savoir bien lire et écrire est important selon moi. “Mais tu étudies en concentration univers social, pas en français !”, pourraient dire certains. Si je devais à tout prix me justifier, je pourrais bien dire que lire est un élément de culture, de partage et de construction de son être, en tant qu’individu et en tant que personne sociale, et donc que la lecture permet d’influencer notre société. Mais être un amoureux des livres serait-elle une raison suffisante pour vous ?
«Comment donc que j’peux y’en faire lire plusse?» Cette phrase m’a rappelé un évènement qui s’est produit il y a quelques semaines à la bibliothèque où je travaille actuellement. Une mère passait au comptoir et me demande des suggestions de romans jeunesses pour son adolescente. Je l’avoue : je ne suis plus trop au fait de la littérature jeunesse. Néanmoins, je questionne la mère (puisque l’ado n’était pas présente) sur le type de livres qui intéresseraient sa fille. Elle demande des romans ni trop courts ni trop longs et de genres variés, car elle ne sait pas trop quels genres sa fille préfère. Je recherche quelques titres (en fait, ce qui sort le plus en ce moment) et les lui propose, afin qu’elle choisisse un livre ou deux.
Jusque là, rien de bien aberrant. Sauf que la mère part finalement avec la totalité des suggestions que je lui ai exposées. Avec la ferme intention de tout faire lire à sa fille adorée. “Dans ma jeunesse, j’adorais tellement lire ! Je voudrais tant que ma fille partage cette même flamme… Avec tout ce choix, il est impossible qu’elle ne trouve pas chaussure à son pied et qu’elle ne développe pas le goût de lire !” J’ai été choqué.
Le billet du Prof Maudit est grandement intéressant en ce sens qu’il présente la distinction entre savoir lire et aimer lire. On peut savoir lire sans aimer lire, et pourtant ce sont deux choses que beaucoup estiment trop souvent comme étant indissociables. Le cas de la mère m’a choqué parce qu’elle n’a pas compris que sa fille n’aime peut-être pas lire. Pour cette mère, il était impensable que sa fille n’aime pas la lecture car elle aime la lecture. Les gens sont tous différents et ont des goûts, des attirances, des intérêts, des besoins différents.
Comme projet de fin de DEC, des amies et moi avions travaillé sur une recherche concernant la transmission du goût de lire auprès des jeunes enfants. Le sujet nous intéressait car nous désirions tous travailler auprès des jeunes, nous étions passionnés par la langue française et nous partagions les inquiétudes des parents d’aujourd’hui qui voient leurs enfants plus intéressés par les jeux vidéo et la télé-réalité que par les livres. Fahrenheit 451 deviendra-t-il réalité ?
Durant notre recherche, nous avons découvert que de forcer le jeune à lire par lui-même est une fort mauvaise idée. Plusieurs croient que d’obliger un enfant à lire dix pages d’un livre par jour, par exemple, est une bonne façon de lui transmettre le goût de la lecture. Pire encore est de le contraindre à terminer un livre qu’il a commencé. L’enfant ainsi contraint à lire développe plutôt un rejet de la lecture, qu’il perçoit comme une activité ennuyante et dégoûtante. Lire ne rejoint pas ses intérêt. Il perçoit le tout comme une corvée. Qui parmi vous se réjouit à la simple idée de faire du ménage ou du lavage ? L’enfant contraint à lire ressent la même chose envers la lecture.
D’autres façons de dégoûter l’enfant face à la lecture : interdire les lectures légères (bandes dessinées, magazines, livres humoristiques…), choisir et sélectionner ses lectures (afin qu’elles aient toutes un contenu riche et éducatif) ou encore lui poser systématiquement des questions sur les livres lus (afin de voir si l’enfant a bien compris ce qui y était conté). Tout ceci prend une allure de travail scolaire et le plaisir est retiré (le vilain-mot-de-la-mort-qui-tue a été dit : travail). L’enfant, encore une fois face à un livre et à la lecture, se voit contraint de lire quelque chose qui lui déplaît.
À l’opposé, des activités peuvent favoriser la transmission du goût de la lecture. Lire un livre avec son enfant est un excellent moyen de l’inciter lui-même à lire. Les bébés entendent la voix du parent comme une berceuse, les enfants aiment “jouer aux adultes” et imiter les grands, et même l’adolescent apprécie passer du temps avec son parent. En plus de combler des objectifs pédagogiques visés par le parent (élargissement du vocabulaire de l’enfant, élargissement de sa perception du monde), l’enfant perçoit cette activité comme une source de plaisir et de complicité avec son parent.
Une fois que l’enfant sait lire par lui-même, le parent peut continuer à jouer un rôle important dans la sphère littéraire de sa progéniture. Le parent qui propose des lectures susceptibles de plaire à son enfant (et pas seulement en accord avec le goût du parent) l’encourage non seulement à poursuivre sa démarche d’apprentissage, mais aussi à explorer le vaste univers littéraire et à devenir autonome dans le choix de ses lectures. Le parent ne doit pas non plus rejeter systématiquement les “lectures légères” : si elles plaisent aux enfants, elle l’emmène à intérioriser la lecture comme un moyen de divertissement.
Coin lecture et petite bibliothèque sont intéressants car ils offrent aux enfants la possibilité de lire des livres quand ils le souhaitent. De plus, lire soi-même un livre, sourire aux lèvres, en présence de l’enfant peut aussi stimuler l’intérêt pour la lecture : l’adulte montre l’exemple et démontre qu’il prend plaisir à cette activité.
Mais l’important reste qu’il ne faut pas forcer le jeune à lire : s’il n’a pas envie de lire, il faut respecter son choix. Parce que peut-être l’enfant n’aime-t-il tout simplement pas lire ? On peut mettre en place des situations qui vont favoriser la transmission de la passion de lire ; il n’existe aucune recette miracle qui inculque à coup sûr des passions ou des intérêts aux êtres humains. Si nous sommes capables d’admettre que certaines personnes n’aiment pas les jeux vidéo, pourquoi en serait-il différent de la lecture ?
Commentaires
Je suis d’accord avec toi sur le fait qu’il ne faut pas forcer la lecture. À mon avis, comme tu l’as aussi dit, il faut plutôt la favoriser, l’insiter. En tant que prof de français, je n’ai pas tellement le choix “d’imposer” un certain nombre de lectures à mes élèves, qu’elles soient longues ou non. Ne seraient-ce que pour que ceux-ci aient tous lu le même texte et qu’on puisse en discuter.
En discuter… J’ai justement fait ça avec mes élèves, et ils ont apprécié. On n’a pas fait que répondre à un questionnaire qu’on a corrigé par la suite. (Quelle belle manière de tuer la lecture à mon avis.) Avant d’aborder des contenus (la structure du texte, les procédés, le lexique, etc.), j’ai demandé : « bon, qu’est-ce qu’on vient de lire ? qu’est-ce que vous en pensez ? » Ça a duré quelques minutes dans un groupe, beaucoup plus longtemps dans l’autre. Mais le texte était devenu (pour certains élèves du moins) intéressant.
Il y a aussi la question du “quoi lire”. Dans les périodes obligatoires de lecture à l’école (truc à la mode, il parait qu’on voit des résultats après un an ou deux), je trouve dommage que certaines écoles imposent le roman et ses amis (reccueil de nouvelles, contes, etc.) comme unique lecture autorisée. Si ti-Clin dans le coin préfère lire les nouvelles du sport ou le Guide de l’auto, pourquoi on l’en empêcherait ? Après tout, il lit et c’est ce qu’on veut, non ?